Francophonie
De l’Acct à l’Oif : La longue marche vers la maturité politique
La Francophonie tente de se muer en organisation politique qui compte sur la scène internationale. Dans cette évolution, l’action de son secrétaire général, Abdou Diouf, reconduit à la tête de l’organisation, lors du dernier sommet de Montreux (22-24 octobre) en Suisse, y est pour beaucoup.
Jusqu’au sommet d’Hanoï en octobre 1997, les grands-messes de la Francophonie se bornaient à des fora bisannuels et chics pour chefs d’Etat et de gouvernements ‘ayant en partage totalement ou partiellement le français comme langue officielle’.
Aussi l’organisation a-t-elle le plus souvent, suscité malaise et défiance auprès des intellectuels et jeunes africains. Pour nombre d’entre eux, elle n’est qu’un ‘machin de plus’ destiné à servir les intérêts d’une France néocolonialiste, et au besoin, un instrument au service de son influence sur la scène internationale (54 Etats et 175 millions de locuteurs dans le monde).
Depuis l’accession de l’ancien président sénégalais Abdou Diouf au Secrétariat général de l’Oif en octobre 2002, l’organisation s’est lancée dans une opération de séduction auprès de la société civile africaine. Mais aussi et surtout, elle tente de jouer un rôle politique accru dans le monde, en adéquation avec son poids, à côté des autres organisations internationales multilatérales.
La lente construction de la Francophonie politique
Pourquoi la Francophonie a-t-elle mis un si long temps à jouer un véritable rôle géopolitique ?
D’abord, les réticences de la France à donner son onction à une francophonie politique. Au lendemain des indépendances africaines, le président sénégalais Senghor plaide auprès du chef de l’Etat français, le général de Gaulle, sa volonté de créer, un regroupement francophone.
Mais de Gaulle n’accorda alors, qu’une oreille distraite, à la proposition du poète de la Négritude car échaudé par l’échec des différentes tentatives de regroupement politique avec ses colonies, dont il était l’initiateur (Union française, Communauté franco-africaine…). De surcroît, il voulait surtout laisser l’initiative aux inspirateurs du projet, de peur d’être taxé de ‘néocolonialiste’.
Ainsi, le 20 mars 1970, les présidents sénégalais Senghor, tunisien Bourguiba, nigérien Hamani Diori et le monarque cambodgien Norodom Sihanouk fondèrent par le Traité de Niamey, l’Agence de coopération culturelle et technique (Acct) ancêtre de l’actuelle Oif. Toutefois, jusqu’à la fin des années 90, l’Acct ne demeura qu’un cadre de coopération technique et culturelle entre pays francophones. Son action reste jusqu’ici, symbolique.
L’autre raison tient, ensuite, du différend canado-québécois. Confronté aux élans souverainistes du Québec, Ottawa (capitale fédérale anglophone du Canada), refusait obstinément de voir la province francophone siéger à ses côtés dans une entité politique. Mais en 1986, le Premier ministre canadien, Brian Mulroney et le président français, François Mitterrand, avec l’appui de Dakar et d’autres capitales africaines, trouvent un compromis diplomatique : le Québec est invité en tant que ‘gouvernement participant’ au premier sommet des chefs d’Etat et de gouvernement ‘ayant en commun l’usage du français’, à Versailles, en France. Seize ans après Niamey, on assiste aux prémices de la Francophonie politique.
Celle-ci se précise une dizaine d’années plus tard lors du VIIe Sommet d’Hanoï (Vietnam) en novembre 1997. Deux mesures illustrent alors la volonté des dirigeants de la Francophonie de lui doter d’un ‘visage’ et d’une ‘voix’ sur la scène internationale. Mais cela doit passer par une réforme de son architecture institutionnelle afin de rationaliser le fonctionnement de l’organisation : la Charte d’Hanoï est adoptée. L’ancienne Acct cède la place à l’Aif (Agence intergouvernementale de la Francophonie) et l’ex-patron de l’Onu, l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali, est élu secrétaire général de l’Aif pour un mandat de quatre ans.
Les attentats du 11-septembre 2001 servent de banc d’essai à l’Aif pour faire ses preuves sur la scène internationale. Elle plaide pour une mondialisation humaniste et se met à l’avant-garde d’un projet de Convention internationale sur la diversité culturelle à l’Unesco. Et lors de ce Sommet de Beyrouth d’octobre 2002, l’ancien président sénégalais Abdou Diouf, succède à Boutros Boutros-Ghali.
Toutefois, si l’organisation francophone prend de plus en plus ses marques sur la scène internationale, l’imbroglio institutionnel qui la caractérise jusqu’alors, entrave toujours son action.
En effet, il existe une véritable dyarchie à son sommet où trônent le Secrétaire général de l’Aif et l’Administrateur général de l’organisation. Par exemple, même pour ses dépenses, le secrétaire général de l’AIF, patron de la Francophonie, doit s’en référer à l’Administrateur général de l’organisation !
Pour Diouf, cette aberration ne peut plus durer. ‘La première de mes interrogations concerne les institutions. La Charte d’Hanoï place la Francophonie politique dans le cadre de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, notre opérateur principal. D’aucuns estiment qu’un si grand dessein devrait impliquer l’existence d’un Traité fondateur’, analyse-t-il dès l’année 2004.
L'année suivante à Antananarivo (Madagascar), une nouvelle charte est adoptée, instituant l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif), personne morale de droit international public. Elle conduit désormais les actions de la Francophonie dans le domaine de la politique internationale et de la coopération multilatérale.
Politisation affirmée de l’OIF
Patron d’une Francophonie réformée, Diouf s’évertue à faire entendre la voix de l’Oif dans le monde. Première victoire diplomatique : en octobre 2005, elle joue un rôle de premier plan dans l’adoption par l’Unesco, de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.
En Afrique, par exemple, l’organisation s’implique activement dans la promotion de la paix, la démocratie et des droits humains conformément à la Déclaration de Bamako en novembre 2000 ‘rejetant toute prise du pouvoir par la force’. Aussi est-elle aux premières lignes au Niger, à Madagascar ou en Guinée. Idem pour l’assistance électorale comme le prouve son implication dans les présidentielles ivoirienne et guinéenne. Lors du XIIIe sommet de Montreux, en Suisse, des thèmes comme la gouvernance mondiale (réforme du Conseil de sécurité de l’Onu, du système monétaire international à travers le Fmi) ou encore les agissements d’Aqmi (Al Qaeda au Maghreb islamique) dans la bande saharo-sahélienne …, figuraient au menu des débats. Confirmant ainsi la détermination de l’Oif à peser davantage sur l’agenda international, à travers ce que son secrétaire général appelle ‘une magistrature d’influence’. Reste, cependant, à les traduire en actes concrets.
Amadou Oury DIALLO